Petite histoire de la photo-carte de visite
Les photographies anciennes conservées dans les albums familiaux ne sont pas seulement des portraits : leur support, leur format, leur procédé technique et le décor imprimé par le photographe constituent autant d'indices permettant de les dater et parfois d'identifier leur origine. Entre les années 1850 et le début du XXe siècle, les procédés évoluent rapidement et rendent progressivement le portrait photographique moins coûteux, plus reproductible et accessible à une clientèle beaucoup plus large.
Du daguerréotype au négatif sur verre
L'annonce publique du daguerréotype en 1839 constitue une étape décisive de l'histoire de la photographie. Le procédé de Louis-Jacques-Mandé Daguerre prolonge notamment les recherches entreprises avec Nicéphore Niépce, auteur dans les années 1820 des premières images photographiques permanentes obtenues par héliographie.
Le daguerréotype produit une image unique sur une plaque de cuivre argentée. La surface d'argent est sensibilisée par des vapeurs d'iode, qui forment de l'iodure d'argent photosensible ; après exposition dans l'appareil, l'image latente est révélée par des vapeurs de mercure puis fixée. Très détaillée, l'image ne possède cependant pas de négatif : elle ne peut donc pas être multipliée par tirage comme le permettront les procédés négatif-positif.
Au début des années 1850, le négatif sur verre ouvre une nouvelle étape. En 1851, Frederick Scott Archer publie son procédé au collodion humide. Le collodion est une solution de nitrate de cellulose dans un mélange d'éther et d'alcool. Additionné de sels iodés ou bromés, il est versé sur une plaque de verre parfaitement nettoyée. La plaque est ensuite plongée dans un bain de nitrate d'argent afin de former les halogénures d'argent sensibles à la lumière.
Toute la difficulté tient au mot « humide » : la plaque doit être sensibilisée, exposée puis développée avant que le collodion ne sèche. En studio, cette contrainte est relativement maîtrisable ; à l'extérieur, elle oblige le photographe à disposer d'une chambre noire portative, de produits chimiques, d'eau et de tout le matériel nécessaire à la préparation immédiate des plaques. En contrepartie, le procédé offre des négatifs d'une grande finesse et des temps de pose nettement plus courts que ceux des premiers procédés sur papier.
Ambrotype et ferrotype : des positifs directs au collodion
Le collodion ne sert pas uniquement à produire des négatifs destinés au tirage sur papier. Un négatif sur verre volontairement peu dense, placé devant un fond noir, apparaît visuellement comme une image positive : c'est le principe de l'ambrotype. L'image reste techniquement un négatif, mais le support sombre transforme les parties transparentes en ombres et fait ressortir en clair les dépôts d'argent.
Moins coûteux que le daguerréotype, l'ambrotype connaît surtout le succès dans les années 1850 et au début des années 1860. Comme le daguerréotype, il s'agit d'une image unique : il ne faut donc pas le confondre avec le négatif sur verre au collodion qui permet, lui, de produire plusieurs épreuves sur papier.
Le ferrotype — ou tintype dans le monde anglo-saxon — applique un principe voisin à une mince plaque de fer vernie en noir. Adolphe-Alexandre Martin expérimente dès 1853 l'emploi du fer comme support photographique ; le procédé est ensuite perfectionné et largement commercialisé dans la seconde moitié des années 1850. Robuste, rapide et peu coûteux, il convient particulièrement bien aux photographes ambulants et reste utilisé très longtemps, jusque dans les premières décennies du XXe siècle.
Trois écoles vétérinaires existent alors en France : Lyon, Alfort et Toulouse. L'apparente jeunesse du modèle peut fournir un indice, mais l'âge estimé d'après un portrait reste trop incertain pour constituer à lui seul un critère de datation. Le support, le montage, l'uniforme et les renseignements sur l'atelier doivent être croisés.
Disdéri et l'invention de la carte de visite photographique
La véritable révolution commerciale vient d'André-Adolphe-Eugène Disdéri. En 1854, le photographe parisien dépose un brevet pour le portrait-carte de visite. Son système permet de réaliser plusieurs petits portraits sur une même plaque négative grâce à un appareil muni de plusieurs objectifs ou permettant plusieurs prises de vue successives. Une fois tirées, découpées et collées sur carton, ces images peuvent être produites à un coût bien inférieur à celui d'un portrait photographique traditionnel.
Il est donc plus exact de présenter Disdéri comme l'inventeur breveté du portrait-carte de visite en 1854, et non simplement comme celui qui aurait popularisé un format déjà existant. Son succès devient spectaculaire à la fin des années 1850. La photographie de la famille impériale et des célébrités contribue à la diffusion du procédé ; l'association traditionnelle entre Napoléon III, Disdéri et l'année 1859 appartient à cette histoire du succès commercial, mais ne doit pas être confondue avec l'invention elle-même, antérieure de cinq ans.
La carte de visite photographique adopte rapidement des dimensions assez standardisées : une petite épreuve, souvent d'environ 5,2 × 8,7 cm, est contrecollée sur un carton d'environ 6,2 × 10,3 cm. Les dimensions varient toutefois légèrement selon les fabricants, les ateliers et les périodes.
Du négatif au tirage : collodion et papier albuminé
Une carte de visite des années 1860 ou 1870 associe généralement deux techniques distinctes. La prise de vue fournit d'abord un négatif sur verre au collodion humide. Celui-ci permet ensuite de réaliser autant de positifs que nécessaire par tirage contact sur du papier albuminé.
Introduit en 1850 par Louis-Désiré Blanquart-Évrard, le papier albuminé est enduit de blanc d'œuf contenant des sels puis sensibilisé aux sels d'argent. Le négatif est placé directement contre le papier et l'ensemble exposé à la lumière. Le procédé donne une image fine, légèrement brillante, généralement dans des tonalités brunes ou violacées. Il devient le procédé de tirage photographique dominant de la seconde moitié du XIXe siècle.
À partir des années 1870, puis surtout dans les années 1880, les plaques sèches au gélatino-bromure d'argent changent profondément la pratique. Contrairement au collodion humide, elles peuvent être préparées industriellement, stockées puis développées après la prise de vue. Elles libèrent donc le photographe de l'obligation de préparer et développer sa plaque immédiatement. Le collodion ne disparaît pas brutalement : plusieurs procédés coexistent pendant une période de transition, mais le gélatino-bromure finit par s'imposer pour les négatifs.
Le dos des cartes : un indice précieux, mais à manier avec prudence
Les premières cartes présentent souvent un verso vierge ou très sobre. Progressivement, le dos devient un véritable espace publicitaire : nom et adresse du photographe, succursales, médailles obtenues lors d'expositions, distinctions, emblèmes, monogrammes et décors typographiques s'y multiplient.
Cette évolution constitue une aide importante pour la datation, mais elle ne forme pas une chronologie absolue. Un petit atelier provincial peut conserver longtemps un carton sobre, tandis qu'un grand studio adopte rapidement une présentation élaborée. Les stocks de cartons peuvent également être utilisés pendant plusieurs années. La datation doit donc toujours croiser le verso avec le nom et l'adresse du photographe, sa période d'activité, le format, les vêtements, l'uniforme, le décor et le procédé photographique.
La « cartomanie » : portrait, sociabilité et mise en scène
Dès les années 1860, la carte de visite devient un phénomène social de grande ampleur. Son faible coût relatif et sa reproductibilité permettent d'échanger les portraits de parents, d'amis, de militaires, de souverains, d'acteurs ou de personnalités célèbres. Les cartes sont offertes, échangées et classées dans des albums spécialement conçus à cet effet.
Le phénomène accompagne l'élargissement de la clientèle des studios photographiques. Il ne concerne donc pas seulement une « bourgeoisie triomphante » : si celle-ci joue un rôle essentiel dans le développement du portrait en studio, la baisse des prix permet progressivement à des catégories sociales plus diverses d'accéder elles aussi au portrait photographique.
Le portrait reste néanmoins une construction. Le studio propose fonds peints, rideaux, colonnes, balustrades, fauteuils et accessoires. Le modèle choisit — ou se voit proposer — une attitude destinée à donner une certaine image de lui-même. Chez les militaires, l'uniforme, le port d'une décoration, d'une arme ou d'un couvre-chef participent pleinement de cette représentation sociale.
Les temps de pose ont considérablement diminué depuis les débuts du daguerréotype, notamment grâce au collodion humide, mais ils restent suffisants pour imposer l'immobilité. Cela contribue à expliquer la rigidité de nombreuses attitudes et l'usage de meubles ou d'accessoires servant discrètement de points d'appui. Il faut cependant éviter d'expliquer toute pose solennelle par la seule contrainte technique : les conventions du portrait jouent elles aussi un rôle déterminant.
Les albums familiaux donnent enfin à ces images une fonction de mémoire. Ils organisent visuellement les liens de parenté et de sociabilité, conservent le portrait des absents et transmettent les visages d'une génération à l'autre. La photographie post-mortem s'inscrit également dans cette culture du souvenir, mais elle constitue une pratique particulière et ne doit pas être considérée comme une conséquence directe de la seule « cartomanie ».
Quelques repères pour dater une photo-carte
- Le procédé : albumine, collodion, gélatino-argentique, ferrotype, etc.
- Le carton : dimensions, épaisseur, coins droits ou arrondis, couleur et liserés.
- Le verso : adresse, raison sociale, médailles, succursales et décor typographique.
- Le photographe : dates d'activité et changements d'adresse de l'atelier.
- Le portrait : vêtements, coiffure, accessoires et décor du studio.
- Pour un militaire : uniforme, boutons, numéro de régiment, insignes, décorations et armement.
Aucun de ces indices ne suffit isolément. C'est leur convergence qui permet généralement de proposer une fourchette de datation raisonnable.
Pour aller plus loin
- BOISJOLY François, La photo-carte. Portrait de la France du XIXe siècle, Lyon, Lieux Dits, 2006.
- FRIZOT Michel (dir.), Nouvelle histoire de la photographie, Paris, Larousse-Adam Biro, 2001.
- LEMAGNY Jean-Claude et ROUILLÉ André (dir.), Histoire de la photographie, Paris, Larousse-Bordas, 1998.
- 🌐 Portrait Sépia : base consacrée aux photographes actifs en France.
- 🌐 Société française de photographie — collections .